Vidéos anti-françaises en Afrique : « Wagner est dans une approche prosélyte »

La France, sous les traits d'un rat, vient piller les placards d'un Africain sans défense.  Capture YouTube

Depuis quelques mois, le groupe paramilitaire livre une véritable guerre de l’information, à grand renfort de buzz, de vidéos anti-françaises et d’opérations de désinformation. Christine Dugoin-Clément, chercheure associée à la chaire « Risques » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, analyse pour nous la stratégie de communication d’un groupe d’influence déjà bien implanté sur le continent africain. Entretien.

Depuis son bureau présidentiel, Emmanuel Macron tape du poing et fait le voeu de reconquérir l’Afrique. Un voeu en passe d’être exaucé par une armée de zombie qui se revendique fièrement comme « les démons de Macron »… heureusement pour les populations opprimées, les miliciens de Wagner volent à leur rescousse, fournissant armes et munitions contre l’oppresseur… « À bas l’impérialisme », « À bas la France » scande les Maliens, Ivoiriens et Burkinabés enfin libérés, grâce à leurs alliés russes.
Cette vidéo de propagande du groupe Wagner rencontre un écho sur les réseaux sociaux.

Ce n’est pas la première du genre. En décembre dernier, une autre vidéo présentait la France comme un rat glouton qui venait dévorer la nourriture des Africains. Le rat était exterminé à coups de massue par un soldat du groupe Wagner, acceuilli à bras ouverts par ceux qu’il a sauvé de l’appétit français :

TV5 MONDE : comment analysez-vous ces vidéos où la France est représentée comme un rat ou un serpent ?
Christine Dugoin-Clément, chercheure associée à la chaire « Risques » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : Ce n’est rien de surprenant : il ne faut pas oublier qui est Evgueni Prigojine, le leader de la force Wagner, “le cuisinier de Poutine” pour les intimes. Il a démarré sa carrière sur des opérations d’influence et de manipulation l’Internet Research Agency (IRA). Il y a là tout un travail en double. Un déploiement militaire par ses milices de soutien, mais aussi un travail pour faciliter l’acceptation au niveau des populations locales, voire des gouvernements.

Dans le cas de Wagner, (et cela se retrouve en règle générale dans les pratiques informationnelles russes), on va diaboliser une force en présence et montrer qu’on est « le meilleur ». Il s’agit notamment de s’appuyer sur du contenu qui va être facilement appréhendable, visuel, qui va jouer sur des facteurs émotionnels. Donc quand vous êtes sur des images comme le rat ou le serpent, il y a toute une connotation négative connue. On voit aussi des soldats russes côte à côte avec des Maliens, des Burkinabés, et des Ivoiriens qui se battent contre des zombies français…  Le rat, le serpent, c’est une charge assez négative,mais le zombie c’est au delà d’un animal, c’est le mal absolu ! Et en plus, c’est quelque chose de mort vivant, qui n’a plus d’avenir…

« La Russie se positionne comme étant un pouvoir t anticolonialiste. »Christine Dugoin-Clément, chercheure associée à la chaire « Risques » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Et derrière, il y a une mise en avant d’une forme de contre-pouvoir, avec l’utilisation de contextes qui sont préalablement perturbés, des éléments préexistants et qui bénéficient  déjà d’un terreau fertile pour prendre, de reprises locales antérieures qui existent réellement et donc pas seulement des profils fake. Cela s’est beaucoup vu dans la propagande russe traditionnelle. La Russie joue sur l’anticolonialisme et se positionne comme étant un pouvoir absolument anticolonialiste, lui-même n’ayant jamais eu ce genre de pratique – ce que les pays baltes démentent de manière régulière !

TV5 MONDE : est-ce que cette cyber influence se traduit en actions sur le terrain ? 

C’est là que l’approche est multicanale. Des petites vidéos qui font le buzz, des reprises notamment par la radio, qui est très importante dans certains pays africains. Autant il y a une très forte pénétration internet dans certaines villes, autant dans d’autres zones la radio va beaucoup mieux passer, par exemple en Centrafrique. Il y a aussi des canaux de presse, des influenceurs, qui peuvent être payés pour traiter d’un sujet d’une manière ou d’une autre, ou, de manière plus subtile, du « cherry picking »* ou d’autres dessins animés comme « LionBear » où les Occidentaux étaient représentés comme des hyènes qui dépouillaient les locaux. On voyait alors un ours, qui entendait leur appel au secours et traversait depuis la Russie pour venir en aide aux populations – et mettait évidemment la pâtée aux hyènes. Il y a aussi eu des films à gros budget comme Touriste.

Wagner n’est pas dans une approche éthique mais dans une approche prosélyte
Christine Dugoin-Clément, chercheure associée à la chaire « Risques » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Bref, on voit qu’il y a de gros moyens mis en place : Wagner est une machine informationnelle, qui propose des clips de recrutement, de la musique… tous ces principes sont mis en place de façon globale, pour agir sur tout le spectre avec un contenu extrêmement émotionnel, d’accès multicanal, en jouant sur des contextes perturbés et sur des caisses de résonance préexistantes qui ont déjà un petit bassin d’écoute. Tout cela va permettre d’avoir plus de reprises, de buzz, et Wagner n’a pas peur d’aller dans le paroxystique le plus complet : ils ne sont pas dans une approche éthique mais dans une approche prosélyte qui est revendiquée comme telle !

En parallèle de cette influence ils instaurent des campagnes de recrutement, et doublent cela avec des opérations sur le terrain. Par exemple, Wagner et Evguni Prigogine ont fait énormément de bruit autour de la prise de Solédar en Ukraine, en affirmant que c’était une victoire de Wagner plus que des forces russes traditionnelles. Cela permet de dire : « Regardez comme nous avons été efficaces », et donc potentiellement d’ouvrir vers du recrutement. Ces campagnes arrivent aussi à des moments importants pour réaliser  une montée de pression horizontale, c’est-à-dire générer des tensions et des conflits sur d’autres terrains qu’il va falloir potentiellement gérer – et donc disperser les forces en présence qui peuvent  soutenir l’Ukraine  : dans le cas présent, c’est la France.

TV5 MONDE : est-ce que la France est la seule victime de ces campagnes de Wagner ? 

Il y a l’anticolonialisme, l’antiaméricanisme, le double standard utilisé par les « Occidentaux » au sens large… En Afrique de l’Ouest, la France est plus présente donc c’est forcément elle la cible principale, aussi parce qu’elle était dans la tentative de résolution du conflit ukrainien.

Elle a contre-attaqué et bloqué un certain nombre de canaux dans le conflit en Ukraine, elle était déjà dans des mouvements comme le groupe de Minsk II et le format Normandie. Et puis la France a des implantations historiques qui restent très fortes sur le continent donc c’est une cible un peu évidente et assez facile.

TV5 MONDE : la France mène-t-elle une campagne de riposte face à la propagande de Wagner  ? 

Le pays s’est armé depuis très peu de temps de la L2I qui est une doctrine militaire de lutte informatique d’influence. Un bon exemple c’est l’affaire du charnier de Gossi : il y avait eu une réponse française qui était vraiment intéressante notamment de la part de l’armée, avec une débunkerisation par la défense française, qui avait diffusé des vidéos de surveillance et dit “nous avons des éléments, des images de drones, voilà ce que l’on voit” et qui on avait éteint cette tentative de désinformation.

En France on s’embarrasse de choses qui relèvent du détail pour la Russie à savoir : l’éthique !
Christine Dugoin-Clément, chercheure associée à la chaire « Risques » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Mais on n’évolue pas au même niveau que Wagner et la Russie. Wagner est un cas particulier, officiellement c’est une SNP, une société militaire privée, censée ne pas être rattachée au pouvoir russe. Ils ont gagné cette semi-liberté de pouvoir dire “ce n’est pas le pouvoir russe qui l’a fait !”, avec l’idée d’un déni plausible ou du moins, soutenable.

En France on s’embarrasse de choses qui relèvent du détail pour la Russie à savoir : l’éthique ! Il y a des clauses d’éthique extrêmement fermes dans la L2I, notamment le fait ne pas utiliser la cyberinfluence contre nos populations, ou à des fins de déstabilisation d’un état en paix… On commence à penser ces questions sérieusement et à travailler dessus, c’est un point extrêmement important, mais cela va prendre un peu de temps : il faut réfléchir à la manière de faire, à comment intégrer cela dans une stratégie globale, tout en n’oubliant pas qu’on ne veut absolument pas reproduire ce qui peut être fait notamment par la Russie, et qui est nauséabond.

TV5 MONDE : est-ce qu’il n’y a pas un risque de réagir trop tard ? 

La question est ambiguë. Bien sûr, il y a un enjeu de temps, mais on a aussi un enjeu d’éthique ! Ce qui fait la différence entre nos pouvoirs, entre des systèmes démocratiques,  et la Russie, c’est un ensemble de valeurs auxquelles on ne veut pas déroger. Ça vaut la peine de se poser des questions, notamment pour ça, mais c’est un des points sur lesquels la Russie joue : elle exploite le meilleur de nous-même pour nous prendre à rebours.

Mais il faut savoir où l’on veut vivre. À titre personnel, je préfère perdre un peu de temps, que vivre dans un système où on se posera beaucoup moins de questions sur l’éthique et la démocratie – mais c’est bien sûr toute la délicatesse de la chose.

LRC AVEC AFP

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