Burkina Faso : « Un nombre croissant d’États africains refusent de se limiter à un tête-à-tête avec leurs alliés traditionnels »

Des manifestants brandissent des drapeaux burkinabés et russes lors des manifestations qui ont accompagné le coup d'État du 30 septembre 2022 à Ouagadougou. Depuis l'arrivée d'Ibrahim Traoré au pouvoir, les relations entre la France et le Burkina Faso se sont encore tendues. AP

Le Burkina Faso a demandé le départ des troupes françaises de son sol d’ici un mois, selon une lettre des autorités de Ouagadougou transmise à l’AFP par une source diplomatique dimanche 22 janvier. Selon Niagalé Bagayoko, politologue, cette demande s’inscrit dans une volonté globale des pays d’Afrique de l’Ouest d’élargir leurs partenariats – et de tisser des alliances hors du bloc occidental.  

TV5MONDE : La demande du retrait des troupes françaises au Burkina Faso est-elle surprenante, ou le torchon brûle-t-il depuis longtemps entre Paris et Ouagadougou ? 

Niagalé Bagayoko, politologue et présidente de l’African Security Sector Network (ASSN) : Il y a un certain temps que les relations diplomatiques se sont dégradées entre la France et le Burkina Faso. Il est important de rappeler que le Burkina Faso est un État qui a toujours observé une certaine distance vis-à-vis de ses partenaires extérieurs. C’est en partie l’héritage de la tradition sankariste, qui affirmait une très forte souveraineté et une grande distance vis-à-vis des partenaires extérieurs.

Il y a eu une proximité plus importante à l’époque de Blaise Compaoré, mais il faut se souvenir que même le président Roch Marc Christian Kaboré n’a jamais accepté de déploiement des forces françaises sur son sol. ll ne s’est résolu à accepter le soutien aérien de la France dans le cadre de l’opération Barkhane que très tardivement, seulement quelques semaines avant son renversement lors du coup d’état de janvier 2022.

Même avant le coup d’État du 30 septembre 2022, (…) la relation  entre la France et le Burkina Faso n’était pas la plus apaisée possibleNiagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network

Des forces françaises de l’opération Sabre ont été stationnées sur le territoire, mais cet accord avait été passé du temps de Blaise Compaoré. Par ailleurs, il était considéré que le lieutenant-colonel Damiba avait accepté d’entretenir des relations de plus grande proximité avec la France.

Mais dès cet été, il y avait eu des protestations extrêmement vives au Burkina Faso contre les propos tenus par l’ambassadeur français Luc Hallade, qui avait qualifié de « guerre civile » la situation au Burkina Faso devant le Sénat français. On voit bien que même avant le coup d’État du 30 septembre 2022, où les choses se sont accélérées, la relation  entre la France et le Burkina Faso n’était pas la plus apaisée possible.

La fin de l’accueil de la force sabre sur le territoire du burkina semble acté depuis un certain temps. Côté français Sébastien Lecornu, le ministre des armées avait lui-même laissé entendre dans une interview au Journal du Dimanche en novembre 2022 que le dispositif Sabre pourrait être remis en cause, donc c’est une option qui était envisagée également du côté de la France. Les autorités burkinabées semblent avoir tenu à signifier qu’elles étaient à l’origine de ce départ.

Le Mali d’Assimi Goita a-t-il joué un rôle dans la décision du Burkina Faso de demander le retrait des troupes françaises de son territoire ?  

Je ne pense pas qu’il y ait de lien direct ou de concertations entre les autorités des deux pays. Ce qui est certain, c’est que la popularité suscitée dans les opinions publiques par la posture d’intransigeance adoptée par les autorités militaires maliennes vis-à-vis de la France a fait des émules.

Lors du coup d’État du 30 septembre 2022, il y eu un moment où on ne savait pas qui
​des partisans du lieutenant-colonel Damiba ou de ceux d’Ibrahim Traoré allaient se retrouver à la tête de l’État. À ce moment-là, il y a eu une stratégie de la part de Traoré, qui a consisté à faire courir le bruit que Paul-Henri Damiba était soutenu par la France. Il a incité des manifestants à se rendre dans des sites qui appartiennent à la France, qu’il s’agisse de l’ambassade, de l’Institut français ou du camp militaire de Kamboinsin, où se trouvent les troupes de la force Sabre.

« L’argument selon lequel la France pourrait être derrière certains acteurs était un véritable repoussoir pour les populations »Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network

On a très bien vu, dès ce moment-là, que l’argument selon lequel la France pourrait être derrière certains acteurs était un véritable repoussoir pour les populations et constituait un moyen de mettre l’opinion publique de son côté. Il y a une position très hostile à la France, qui a été développée par les autorités maliennes et qui apparaît comme un élément stratégique de nature à asseoir l’autorité de dirigeants nouvellement arrivés au pouvoir dans la région. 

L’influence de la Russie pourrait-elle être alors à l’origine de la demande de retrait des troupes françaises du Burkina Faso ? 

C’est assez difficile à évaluer. Il y a très clairement des mouvements panafricanistes au sein de la société civile et des mouvements protestataires, que l’on voit dans la rue ou sur les réseaux sociaux qui se réclament de leur proximité avec la Russie. De manière concomitante avec le coup d’État qui s’est produit le 30 septembre 2022, il y avait eu des manifestations de la société civile qui étaient proches des mouvements pro-russes, notamment à Bobo Dioulasso, donc c’est un élément à prendre en considération.

Un nombre croissant d’État africains refusent de se limiter à un tête-à-tête avec leurs alliés traditionnels
Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network

Il est évident que la Russie cherche à étendre son influence en Afrique de l’Ouest et au Sahel, mais de là à considérer qu’elle manipule les autorités du Burkina Faso : c’est excessif. Mais la Russie apparaît comme un allié très probable à l’avenir. Pour moi, on est dans une phase où un nombre croissant d’État africains refusent de se limiter à un tête-à-tête avec leurs alliés traditionnels, à commencer par la France et donc élargissent leurs partenariats, notamment vers des pays qui n’appartiennent pas au bloc occidental.

On le voit bien entendu avec le Mali mais aussi de manière beaucoup plus intéressante à mon avis avec le Niger, qui est extrêmement proche de la France militairement. Une partie des effectifs de l’ex-opération Barkhane sont actuellement re-déployés vers le territoire nigérien en très grand nombre, on parle d’environ 1 500 hommes. Mais par ailleurs, les autorités nigériennes signifient de manière extrêmement claire que la Russie est l’un de leurs principaux partenaires en matière d’équipement de l’armée, tout comme la Turquie qui leur fournit des drones. C’est un mouvement que l’on voit dans de nombreux pays en réalité, cet élargissement des partenariats. Cela démontre que chaque État étranger au continent va devoir se positionner par rapport à une offre de coopération beaucoup plus large qu’elle ne l’a été jusqu’ici. 

LRC AVEC AFP

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